Le chemin devant moi est de plus en plus abrupt.  J’ai rangé mes bâtons depuis un bon moment déjà.  J’ai besoin de mes mains pour grimper et me stabiliser.  Je poursuis une dizaine de mètres supplémentaires et je décide finalement de m’arrêter.  Je m’assois sur un rocher et regarde autour de moi.  À ma gauche, une centaine de mètres plus bas, je peux voir un groupe de gens cordé, en train de traverser le Frenerstube, un glacier.

Le ciel au bout des doigts - Autriche | Explore avec Filabil

J’ai quitté Neustift il y a 4 jours pour m’engager dans le Stubai Höhenweg, le sentier de haute altitude de Stubai.  La veille du départ, j’avais étudié la carte des montagnes, surligné mon tracé et préparé mon sac.  Mon plan était fait.  À ce moment, j’étais loin de me douter que, dès le jour un, le plan ne tiendrait plus.  Le jour un, d’après le plan, c’était une ascension constante de 1600 mètres verticaux, jusqu’au premier refuge.  Il ne me fallut que 2 heures pour relier le parcours.  Totalement insuffisant pour une première journée dans les Alpes. J’étais motivé, j’étais excité, j’en voulais davantage. J’ai laissé mon sac au refuge, j’ai pris le minimum et j’ai poursuivi jusqu’au sommet de l’Hoher Burgstall.  Un sommet culminant à 2611m qui était à environ une heure du refuge.  Une des meilleures décisions de ma vie.

Je me rappellerai toujours ce moment.  J’ai traversé une crête en pierre jusqu’à la croix du sommet.  À la base de celle-ci, il y avait un livre en cuir qui contenait les signatures des gens qui étaient venus jusqu’ici.  J’y ai ajouté la mienne, j’ai refermé le livre, et puis j’ai regardé le monde. 

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L’air sentait bon, une odeur plus sobre, plus pure, plus fraîche.  L’horizon était plus loin, donnant l’impression que le monde était plus grand, plus vierge, qu’il y avait encore quelque chose d’inexploré quelque part.  J’avais les pieds sur terre et le ciel à porter de main. 

J’avais traversé l’océan pour cette sensation.

Ce soir là, au refuge, j’ai ressorti la carte des montagnes et j’ai modifié mon tracé.  J’y ai encerclé tous les sommets qui passaient près de mon parcours initial.  Et j’ai commencé à caresser un nouveau rêve, faire l’ascension de mon premier 3000m.

C’est donc ainsi que je me suis retrouvé là, sur ce rocher, totalement pas sur le sentier initial, à environ 3100m d’altitude, sur la crête qui mène au sommet de l’Aperer-Freiger, un monstre de 3261 mètres.

Il vente, parfois il pleut, parfois il neige, le balisage est de plus en plus en plus déficient et le parcours de plus en plus dangereux. Il approche 14h, je n’ai toujours pas dîné et le refuge est à plus de 2h du sommet.

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– C’est pas le temps de te tuer Kevin, t’a une femme pis des enfants qui veulent de revoir en un morceau. 
– Ça se fait, faut juste que je reste concentré pis que je sois prudent.

– Si tu es sur de toi, vas-y, mais c’est mieux de pas être ton orgueil qui parle.

– Ce n’est pas de l’orgueil, ça se fait, j’ai juste un peu peur, c’est normal, ça se contrôle, focus sur la prochaine pierre.

– Les conditions ne sont pas optimales du tout.  N’oublie pas que tu dois redescendre après. Tu t’es promis d’être prudent en solo.

– Je sais, je continue tant que j’ai le pied sur à 100%.  Si je doute, je fais demi-tour.  Promis.

Mon monologue d’hésitation terminé, je suis reparti, une pierre à la fois, mais l’idée que je ne rendrais pas au sommet avait fait son chemin.  Une cinquante de mètres plus hauts, un mur se dressa devant moi, imposant et redoutable.  Le signal était clair, l’ascension était finie pour aujourd’hui.   Je pouvais voir la croix, si près et si loin.  Je pouvais voir le ciel au bout de mes doigts, mais je n’y toucherais pas… pas aujourd’hui. 

J’ai souri devant le chemin parcouru, j’ai fait demi-tour sans regret et je suis parti vers le refuge pour un diner sur le tard. #respectthemoutain.

Devant ma bière, j’ai de nouveau ressorti ma carte, traça un X sur l’Aperer-Freiger et analysa ma journée de demain.  Je passerai très près du Gamsspitzl, dont la cime pointe à 3050m.

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